Christian Taillandier/L'Express
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« Il faut penser et agir avec toute la complexité de l'amour réel,
se garder de la rigueur de l'esprit. Il faut croire à de multiples et changeantes vérités, combattre au jour le jour, et aimer en son coeur autre chose que soi-même. Il faut créer. »
Jean-Jacques Servan-Schreiber
Hommage de Robert Badinter Eglise Sainte Clotilde, 9 novembre 2006
J'ai connu Jean-Jacques il y a plus d'un demi siècle. A mes yeux il était le prince de notre génération. Il réunissait en lui l'intelligence (l'école Polytechnique), le courage (les forces françaises libres) le talent (grand éditorialiste à 25 ans) et ce charme particulier qui ralliait tant de coeurs. Comme si autour de son berceau, ses parents Emile et Denise avaient convoqué toutes les bonnes fées. Jean-Jacques avait aussi reçu en apanage cette aura mystérieuse qu'on appelle le charisme. Peut être sa mère Denise, qui a joué un si grand rôle dans sa vie, lui avait transmis ce don magique. Tel qu'il était, Jean-Jacques à cette époque incarnait aux yeux d'une jeunesse ardente les défis du présent et les promesses de l'avenir. Le présent, c'était l'Express, cet hebdomadaire sans pareil où tous les talents, toutes les passions, tous les rêves aussi de la gauche qui refusait l'embrigadement communiste se retrouvaient. Grâce à Jean-Jacques, j'y tenais le rôle modeste d'un jeune avocat qui secondait Georges Izard. Cette fonction me valait de me pencher aux côtés de Françoise Giroud sur les éditoriaux de Jean-Jacques, toujours passionnés, parfois provocateurs, contre la guerre d'Algérie et ses excès, voire ses crimes. J'y relevais les passages qui pouvaient attirer des poursuites pénales contre son auteur. Françoise Giroud, d'une plume virtuose enlevait le poison tout en conservant la flèche. Ainsi admirais-je la conviction de l'un et le talent de l'autre. Après le journaliste, j'appris à connaître le patron de presse et à apprécier l'homme et bientôt l'ami. Avec les années, cette amitié alla croissant et s'étendit à tout le cercle de la famille. Jean-Jacques alors ne pensait qu'à changer la France, à construire l'Europe, à transformer les esprits et la société. Et tout nous paraissait avec lui possible : qu'il s'agisse de la conquête du pouvoir par PMF, d'en finir avec la guerre d'Algérie, ou de construire une nouvelle gauche, éprise de modernité, tirant les leçons des succès américains sans en être la réplique. Ainsi, lui qui incarnait la jeunesse a-t-il marqué profondément la mienne. Non comme un maître - j'en avais d'autres - mais comme un ami proche et toujours admiré. De cette amitié, je reçus bien des preuves dont je lui suis toujours reconnaissant. Nous demeurâmes liés aussi longtemps qu'il présidât aux destinées de l'Express. Puis le changement de sa vie, son départ pour les Etats-Unis, nous éloignèrent doucement. J'avais de ses nouvelles par Jean-Louis, par Brigitte, par des amis comme Sam Pisar. D'être ainsi à distance n'altérait pas le rayonnement de cette époque enfuie, ni les douceurs de l'amitié éprouvée. Aujourd'hui alors qu'il nous a quittés, me retournant vers le passé et tentant de prendre la mesure de cet homme d'exception, je pense que ce qui caractérisait JJSS, et qui peut-être explique son destin, c'est qu'il avait un don très rare : celui d'être non seulement pleinement de son temps, mais en avance sur lui. Jean-Jacques se voulait réformateur et rêvait de mettre la France à l'heure de la modernité. En vérité il projetait l'avenir dans le présent et sa vision mettait la France à l'heure de demain. On dirait aujourd'hui qu'il était post moderne. Cette capacité précieuse d'imaginer le futur séduisait les audacieux et effrayait les timorés et les conservateurs. Aussi Jean-Jacques était-il fait pour régner sur les esprits plutôt que sur les foules. Et c'est pourquoi la politique qui le fascinait ne pouvait lui réserver que des succès éphémères et des déceptions durables. En vérité Jean-Jacques était trop bien pour elle et ne le savait pas. Tout cela aujourd'hui n'a plus guère d'importance. Demeure en vous, chère Sabine et en ses enfants qu'il a tant aimés, sa présence rayonnante. Et pour ses amis ici réunis, persiste le bonheur d'avoir connu Jean-Jacques et les souvenirs de tant de moments heureux partagés avec lui. A cet instant, nous déposons Jean-Jacques dans le modeste Panthéon de nos mémoires et de nos coeurs, nous l'honorons comme nous l'avons aimé. Et c'est là ce qui compte.
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