Christian Taillandier/L'Express
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« Il faut penser et agir avec toute la complexité de l'amour réel,
se garder de la rigueur de l'esprit. Il faut croire à de multiples et changeantes vérités, combattre au jour le jour, et aimer en son coeur autre chose que soi-même. Il faut créer. »
Jean-Jacques Servan-Schreiber
Hommage de Bernadette Gradis Eglise de Veulettes-sur-Mer, 11 novembre 2006
Jean-Jacques, ce sont tes fils qui m'ont demandé de parler, ce soir, à l'église de Veulettes. Tu connaissais ma difficulté à parler en public, mais lorsqu'ils m'ont dit que ce serait la dernière fois que je pourrais te parler, j'ai décidé de le faire. Nous étions tes trois sœurs, tes trois « frooms » c'est-à-dire, les filles-grooms, et tu sais combien j'ai toujours été fière de l'être. Rien ne pourra mieux faire comprendre le frère que tu as été pour nous qu'en lisant cette lettre, que j'avais conservée parmi d'autres et que tu m'avais envoyée de Grenoble, à Megève en octobre 1942, lorsque je préparais mon bachot : « Je viens de finir une épreuve de Normale qui n'avait rien de réjouissant; et tout à l'heure, endimanché, comme de juste, je vais déjeuner chez des amis. En attendant, Grenoble attend avec calme des événements qui n'arrivent pas; moi, je ne les attends pas, ce qui est beaucoup plus malin. « Mais, parlons de choses sérieuses. Comment vont les maths, bien je pense, et le français ? On te demande moins des connaissances précises sur les différents auteurs du programme qu'une vue d'ensemble sur l'évolution littéraire des trois siècles derniers, et une compréhension très générale du but particulier qu'a cherché à atteindre chaque écrivain ou poète. Le principal est d'avoir des idées claires et peu nombreuses. Quelques vers, que tu te récites au début de la dissertation, peuvent t'apporter toute la personnalité de l'auteur. Je ne te conseille pas, ce qui est classique, de ne pas trop travailler. Donne ton maximum, au contraire. Papa te dira que le seul critérium, c'est de bien dormir. Ce n'est qu'à moitié exact, on dort très rarement mal à notre âge. Le seul critérium, c'est le goût que tu prends à ce que tu fais. Et finalement, il faut qu'il reste un coin de ton coeur qui ne prépare pas son bachot, et conserve la certitude d'un magnifique avenir qui n'en dépend pas. « Je compte sur toi, comme toujours et je t'embrasse très tendrement. Jean-Jacques. » J'étais à Xian, la semaine dernière, où j'ai rencontré, le 1er novembre, un prêtre de 88 ans, vivant en Chine depuis 37 ans, dans une certaine clandestinité et ayant été interné, il y'a quelque temps. Lorsqu'il a compris que j'étais ta soeur, il m'a exprimé tant de choses émouvantes te concernant que, lorsque revenant à Paris, le lendemain de ta mort, et trouvant un message de lui pour prendre part à notre deuil familial, je lui ai envoyé un courriel en demande de témoignage sur ce qu'il m'avait livré pendant notre rencontre. Voici le message qu'il m'a fait parvenir: « Pour ceux qui ont connu l'horreur de la torture et ses ravages dans le corps et le coeur des hommes, et en des jours où les Etats-Unis viennent d'en faire une pratique légale, un des plus beaux témoignages rendus par JJSS, au cours de sa vie, est le combat qu'il a mené en compagnie du General de Bollardiere, contre cet avilissement et cette destruction de l'être humain, qu'est la torture. « A cette résistance inoubliable de JJSS, s'ajoute sa vue prophétique, avec le refus que le Pacifique ne devienne le lieu d'expériences nucléaires risquant d'aboutir à l'anéantissement du genre humain. « Enfin, la très belle et vaste intelligence de JJSS lui a permis de saisir très tôt l'importance fondamentale de l'informatique pour l'avenir des relations humaines et d'être en ce domaine un vrai précurseur. « A celui qui vient de nous quitter, toute la reconnaissance des hommes de bon vouloir de cette terre. » Xian le 8 novembre 2006. »
Jean-Jacques, nous savons tous combien tu as été le prophète de l'informatique, et si j'ai pu lire ce témoignage, ce soir, nous savons que c'est à toi que nous le devons en grande partie. J'ai toujours été heureuse d'être ta « froom » et j'espère pouvoir l'être à chaque fois qu'il y'aura encore moyen de te servir, toi, ou tes fils.
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