Christian Taillandier/L'Express
 

« Il faut penser et agir avec toute la complexité de l'amour réel,
se garder de la rigueur de l'esprit.
Il faut croire à de multiples et changeantes vérités,
combattre au jour le jour,
et aimer en son coeur autre chose que soi-même.
Il faut créer. »

Jean-Jacques Servan-Schreiber
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Hommage de Christiane Collange

Eglise de Veulettes-sur-Mer, 11 novembre 2006

Jean-Jacques,

Quand Sabine et tes fils m’ont raconté tes derniers instants. Cette sorte de paix que l’on éprouve quand on s’en va sans souffrir et sans regrets, j’ai forcément revécu avec beaucoup d’émotion la mort de notre Papa, ici, à Veulettes, où tu lui rends l’immense hommage et tu lui fais l’immense plaisir de venir reposer à jamais à côté de lui et de Maman.

Cette nuit là, Papa s’est senti mal, le souffle lui a manqué, comme à toi. Il m’a immédiatement demandé « Où sont mes fils ? » Vous étiez tous les deux à Paris, il m’a dit qu’il allait vous attendre, à condition que je lui souris et que Maman ne pleure pas trop. Quand vous êtes arrivé, Jean-louis et toi, Papa t’a dit:

« Jean-Jacques, j’ai écrit un article hier au soir, je voudrais que tu le relises ... »
« Mais Papa ce n’est pas pressé ... »
« Si, si je veux que tu me dises si ça va ... »

Dix minutes plus tard tu es revenu :

« Papa, j’ai lu ton papier, il est parfait. »

Il t'a regardé, il a souri et il est mort.

Toi aussi, lundi dernier, tu étais dans notre cher Pays de Caux, tu avais Sabine, ta femme à tes côtés comme depuis tant d’années, deux de tes fils étaient auprès de toi. Toi aussi, m’a dit Franklin, tu es parti presque en souriant.

Veux-tu que je te dise, Jean-Jacques, depuis une semaine tout le monde a admiré ta vie, mais moi j’envie ta mort.

Une fois encore, comme si souvent au cours de ton existence tu n’en as fait qu’à ta tête. Tu as choisi de mettre ce point final à l’histoire de JJSS, que tu as écrite avec tant de passion, ici, à Veulettes. Ce Veulettes où nous partageons, depuis notre enfance, une même passion pour le vert glorieux de la nature, le bleu pur et pâle des ciels du Nord et les joues rouges de nos enfants.Sans oublier, bien sur, ce goût inexplicable pour cette mer glacée où tu souhaitais plonger tous ceux qui t’ont un jour approché.

Mis à part Mendès-France, m’as-tu un jour raconté, très peu t’ont résisté, souvent en se jurant de ne plus jamais s’y laisser prendre.,

Ces dernières années encore quand je te voyais sur la plage tu me posais une seule et même question : « Est-ce que tu t’es baignée aujourd’hui ? » Quand je te répondais « Oui », je voyais dans tes yeux que dans ces moments là j’étais vraiment ta petite soeur.

A propos de mer glacée, je vais te raconter une autre histoire de famille. Cet été mon fils Simon a emmené son fils Martin se baigner un jour de tempête. Le drapeau était rouge. Quand on m’a raconté qu’ils avaient eu du mal à rentrer dans les vagues et les galets, j’étais fâchée et Simon m’a rétorqué : « Maman, quand nous étions enfants, Jean-Jacques nous a toujours appris qu’on n’est vraiment un homme que quand on s’est baigné à Veulettes un jour de drapeau rouge. »

Veux-tu que je te dise : c’est un miracle que tous nos fils, les tiens et les miens, soient là aujourd’hui pour se souvenir de tous ces bains glacés que vous avez partagés ... et surtout de tous ces exemples de courage, parfois insensé, que tu as voulu leur donner.