Christian Taillandier/L'Express
 

« Il faut penser et agir avec toute la complexité de l'amour réel,
se garder de la rigueur de l'esprit.
Il faut croire à de multiples et changeantes vérités,
combattre au jour le jour,
et aimer en son coeur autre chose que soi-même.
Il faut créer. »

Jean-Jacques Servan-Schreiber
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Hommage de Michèle Cotta

Eglise Sainte Clotilde, 9 novembre 2006

Pour Jean-Jacques, puisque nous, à l'Express, nous ne l'appelions que par son prénom, avec une sorte d'inflexion à la fois tendre et respectueuse, le journalisme était d'abord un combat.

Il y a eu de très nombreuses strates dans la rédaction de l'Express. Beaucoup de crises aussi. Des équipes montantes enthousiastes qui croisaient des généraux désabusés quittant la ligne du front. Des troupes fraiches qui prenaient la relève des unités épuisées. Des journalistes d'à peine plus de vingt ans qui s'asseyaient dans des fauteuils trop grands pour eux.

Mais des combats, Jean-Jacques en a mené tout le temps, nous entrainant tous. Avec la même conviction, inchangée pendant près de vingt cinq ans, que toute vérité était un progrès sur l'obscurantisme.

Combat, fondateur donc, pour la décolonisation. Combat contre le conservatisme.

Contre les préjugés, les vanités, les petits appétits.

Combat contre la quatrième République et son Etat décomposé.

Combat contre la cinquième République du général de Gaulle, et sa société bloquée.

Combat contre les habitudes et les lassitudes.

Mais combat, toujours, vers l'avenir. Jean-Jacques ne se retournait jamais en arrière, vers le passé. C'était, il nous le disait, « perdre son temps. »

Pourtant, Jean-Jacques ne voulait pas que son journal soit celui d'une élite intellectuelle, même si les plus brillants intellectuels ont collaboré souvent et longtemps à l'Express. Il voulait, il l'a dit à ceux qu'il a recrutés à la fin de la guerre d'Algérie - tournant la page, trop vite au gré de certains - s'adresser à « l'ingénieur de Grenoble ».

L'ingénieur de Grenoble ! Lorsqu'il nous a dit, à l'occasion du changement de formule de l'Express, qui devenait, pour la première fois en France, un « news magazine », que son ambition était de faire changer l'ingénieur de Grenoble ou le pharmacien de Carpentras, de leur raconter la France telle qu'elle était, empêtrée dans ses contradictions, entre légitimisme et rébellion, entre refus et résignation, c'était comme si la foudre était tombée au milieu de la salle de rédaction.

Aucun de nous, sans doute, -bien au chaud alors dans le cocon de l'Express-, ne savait exactement quel genre de lecteur était l'ingénieur montagnard ou l'apothicaire méridional, et surtout pas s'il était prêt à lire l'Express.

Lorsqu'il nous a dit du même coup que pour être mieux compris de ceux pour lesquels, désormais nous écrivions, il fallait être percutant, fort, mais bref, notre désarroi a été total.

Jean Jacques venait tout simplement, et presque malgré nous, malgré ses journalistes, de fixer à l'Express son nouveau défi, celui de la presse moderne. Ce défi-là, il lui a fallu six mois pour le gagner. Et il l'a gagné.

Alors, oui, c'est vrai, pendant toutes ces années, il n'y avait pas de 35 heures à l'Express. Et les vacances nous ennuyaient un peu, puisqu'elles nous éloignaient.

Figurez vous même que lorsqu'en mai 1968, l'information partout, à la Télévision et ailleurs, s'est mise en grève, lorsque les kiosquiers ont fermé leurs vitrines, Jean-Jacques est arrivé à convaincre l'assemblée des journalistes de l'Express, (dont certains, plutôt bien nés, commençaient d'éprouver quelques tentations gauchistes,) d'aller eux-mêmes vendre l'Express à la criée dans les rues de Paris.

Je m'en souviens : j'avais choisi le 10 ème et le II ème arrondissement. La zone de Catherine n'était pas loin, nous avions fait une partie du chemin ensemble.  Françoise Giroud, elle, avait livré dans le centre de Paris.

Voilà, c'était cela, l'Express. Les soirs de bouclage où Madame Emile, la mère de Jean Jacques, de Jean Louis, de Bernadette et de Christiane, dressait elle-même au dernier étage le buffet campagnard. Les diners de brain-storming où Jean-Jacques ne mangeait rien, parce que manger, disait-il, le détournait de ses pensées. Et surtout la joie, le bonheur unique de se sentir, avec lui, au coeur de l'actualité, au coeur du monde.

Bref, c'était un formidable directeur de journal. Capable de se lancer dans un hebdomadaire sans plan-média ni études d'opinion. Sans banquiers et sans garde-fou. Avec, simplement, des idées et de l'énergie.

Il nous disait, lorsque nous avions 25 ans : « Le monde est à vos pieds. »

Nous n'y avons jamais tout à fait cru. Mais l'essentiel, à nos yeux, était que lui, il crût en nous.