Christian Taillandier/L'Express
 

« Il faut penser et agir avec toute la complexité de l'amour réel,
se garder de la rigueur de l'esprit.
Il faut croire à de multiples et changeantes vérités,
combattre au jour le jour,
et aimer en son coeur autre chose que soi-même.
Il faut créer. »

Jean-Jacques Servan-Schreiber
  1924 HOMMAGES   ~   ECHOS   ~   BIOGRAPHIE   ~   BLOG   ~   CONTACT 2006  

Hommage de David Servan-Schreiber

Eglise Sainte Clotilde, 9 novembre 2006

Papa, nous ne sommes pas venus pleurer ta mort mais célébrer ta vie.

En parlant en dernier mon rôle est d'évoquer que tu n'as pas seulement été un homme de presse, un homme politique, un homme d'action, mais, que tu n'as jamais cessé d'être un homme d'amour.

Tu as été un amant et un mari avec des femmes que tu as aimé passionnément. Surtout notre même Sabine, avec qui tu as vécu pleinement, et chez qui tu voyais, alors qu'elle n'avait encore que 20 ans, qu'elle était une étonnante force de la nature. Peut-être savais tu déjà qu'elle t'accompagnerait avec une fidélité sans faille jusqu'au dernier jour où tu es mort dans ses bras affectueux et rassurants.

Mais tu as été aussi un père. « Père » est un mot faible. Il serait plus juste de dire que tu as été une mère juive.

Alors que tu étais directeur de journal, éditorialiste, député, et président d'un parti politique (je ne sais pas si je dois mentionner « ministre » puisque pour les dix jours que ça a duré ça n'a pas beaucoup pesé sur la vie de famille) tu rentrais tous les jours déjeuner avec nous, tes quatre fils, pour suivre où nous en étions. Aujourd'hui seulement, ayant l'age que tu avais à l'époque, je me rend compte de l'engagement de chaque instant que cela représente.

Mais au final, je crois que le plus grand cadeau que tu nous ais fait, c'est aussi celui que tu as su faire à tant d'autres. Pour toi, donner de l'amour c'était donner confiance ; Confiance que l'on était plus intelligent, plus créatif, plus courageux que l'on ne l'avait jamais imaginé sans toi. Confiance qu'il n'y avait pas de projet impossible si la vision était juste et généreuse.

Tous ceux que tu as aimés le savent, et c'est cela qui leur manque le plus aujourd'hui.

A 7 ans, témoin de ton succès international avec « le défi américain », j'ai voulu écrire un livre moi aussi. Aucun des adultes que je suis allé voir ne croyait à mon idée. « Mais enfin David, ne sois pas ridicule ! On ne publie pas un livre d'un enfant de 7 ans. » Quand je suis allé te voir avec mon projet, ébauché sur le même bloc Rhodia quadrillé que le tien, écrit avec le même feutre noir qui ne te quittait jamais, tu m'as dit : « C'est une idée formidable ! Bien sûr qu'il sera publié ! Je m'en charge. »

De ce jour, je n'ai jamais oublié cette confiance. Ca m'a pris encore 35 ans d'écrire un livre, mais j'ai fini par y arriver !

Pour te donner confiance à toi, dans ta chambre d'étudiant à Grenoble, pendant la guerre, sans électricité et sans chauffage, tu avais accroché un texte au dessus de ta table de travail.

Lorsque j'ai eu 10 ans, un soir tu es venu accrocher ces mêmes mots au dessus de mon lit : Il s'agissait du poème de Rudyard Kipling « Tu seras un homme mon fils ». Il est temps de te le rendre aujourd'hui :

Comme tu as pu rencontrer triomphe après défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front
Comme tu as pu conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les avaient perdus;

Même si les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
n'ont jamais été tes esclaves soumis
Ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu as été un Homme, mon Père.