Christian Taillandier/L'Express
 

« Il faut penser et agir avec toute la complexité de l'amour réel,
se garder de la rigueur de l'esprit.
Il faut croire à de multiples et changeantes vérités,
combattre au jour le jour,
et aimer en son coeur autre chose que soi-même.
Il faut créer. »

Jean-Jacques Servan-Schreiber
  1924 HOMMAGES   ~   ECHOS   ~   BIOGRAPHIE   ~   BLOG   ~   CONTACT 2006  

Hommage de David Servan-Schreiber

Eglise de Veulettes-sur-Mer, 11 novembre 2006

Quand nous étions adolescents, Papa parlait parfois de la mort. Il disait qu'il n'avait pas peur, parce que le jour de son enterrement, ses quatre fils porteraient son cerceuil et qu'il y aurait un drapeau français.

Pour ceux qui n'ont pas encore essayé, c'est très lourd un cerceuil, et difficile à manœuvrer à plusieurs. Il faut à la fois de la determination individuelle – un peu comme pour se baigner dans la mer à Veulettes – et un esprit d'équipe pour se coordonner. Je me suis dit à Ste Clothilde que cette injonction de Papa que nous le portions de cette manière était typique : nous donner l'envie de nous dépasser et l'envie de le faire ensemble. Et, bien entendu, nous mettre une certaine... pression !

Papa inspirait à ceux qu'il approchait un sentiment enivrant de confiance en soi. Ou bien l'inverse : le sentiment terrible qu'on l'avait déçu, et qu'il ne vous trouvait pas à la hauteur. On pouvait basculer rapidement dans cette part d'ombre et sortir de sa lumière.

Pour beaucoup, cela a été trop douloureux et la cause d'une brouille durable. Ce qui est bien compréhensible.

Parfois, il suffisait d'avoir pris trop longtemps pour commander au restaurant, ou d'avoir engagé une conversation à table sur le temps qu'il faisait pour sentir son regard courroucé vous menacer de ce cachot affectif.

Sa maladie – quelle qu'elle soit – aurait du aggraver ces travers de son tempérament. Pourtant, c'est l'inverse qui est arrivé. Alors même qu'il perdait les fonctions de son cerveau qu'il avait le plus révérées toute sa vie durant, il est revenu de plus en plus dans la lumière de l'affectif.

En 1994, il est venu me rendre visite à Pittsburgh, il venait d'avoir 70 ans. Je l'ai emmené déjeuner dans un restaurant indien ou il y avait un buffet, ce qui évitait de commander dans un menu puisqu'il detestait ça. Tout en mangeant son Tandoori chicken, il parlait du temps qu'il avait fait à Paris, et donnait des nouvelles des frères sur un ton apaisé au lieu de celui de l'urgence auquel j'étais habitué. A un moment, il regarda son assiette terminée et me dit, presque comme un enfant, « mais c'était vraiment bon ca. Tu crois qu'on peut en reprendre ? » Je pense que je ne l'avais jamais entendu me parler d'un plat qu'il venait de manger ! Un peu interloqué, je l'ai accompagné au buffet à nouveau et l'ai regardé avec plaisir remplir son assiette une deuxième fois.

Après l'avoir déposé, je rentrais tout seul dans ma voiture à l'hopital ou j'allais reprendre mon travail, et je me disais « ça fait longtemps que je n'ai pas eu un déjeuner aussi agréable avec mon père... » et puis je me suis dit tout d'un coup « je n'ai jamais eu un déjeuner aussi agréable avec mon père ! »

J'étais encore loin de penser qu'il s'agissait du début d'une transformation qui serait irreversible et qui le rendrait de plus en plus affectif.

C'est grâce à cette transformation qu'il a retrouvé Sabine, un an plus tard, autour du berceau de Sacha qui venait de naître et qu'il avait absolument voulu découvrir en même temps qu'elle, avec elle.

Par la suite, il a été largement comblé par la présence constante de Maman, et par l'incroyable dévotion de Liliane qui a su à la fois le laver et le faire rire et le maintenir engagé dans la vie chaque jour. Nous, ceux qui l'aimons, nous ne pourrons jamais assez rendre grâce à ces deux femmes pour cela.

Et puis, à la fin, je veux vous dire mon émotion pour l'instinct étonnant de mes deux frères Franklin et Emile. Alors que je me laissais rassurer par les médecins de l'hopital qui prévoyaient une récupération sans trop de difficultés, et que je partais en Hollande, Franklin est venu me dire qu'il allait à Fécamp voir Papa à l'hopital. Dans la foulée, il a proposé à Emile de venir avec lui, et Emile a laissé sur le champ ce qu'il faisait et est parti aussi.

Le soir même, Papa mourrait dans les bras de maman, en tenant les mains de ses deux fils, comme il l'avait toujours voulu. Le lendemain matin à Amsterdam, je découvrais, la gorge serrée, un message d'Emile qui avait essayé de m'avertir dans la nuit « JJ departed quietly... Peinard. »

Papa a vécu une grande partie de sa vie dans un état de guerre. Grâce à vous, Liliane, Sabine, Franklin, Emile, il a terminé sa vie dans la paix absolue. Et pour moi, comme pour tous ceux qui l'aiment, c'est un immense cadeau que vous nous avez fait.