Christian Taillandier/L'Express
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« Il faut penser et agir avec toute la complexité de l'amour réel,
se garder de la rigueur de l'esprit. Il faut croire à de multiples et changeantes vérités, combattre au jour le jour, et aimer en son coeur autre chose que soi-même. Il faut créer. »
Jean-Jacques Servan-Schreiber
Hommage d'Edouard Servan-Schreiber Eglise de Veulettes-sur-Mer, 11 novembre 2006
A l'heure du bilan, à l'heure où tu nous quittes, on me pose, je me pose, la question de ce que tu nous transmets. De ta longue vie d'action, de quoi allons nous, de quoi devons nous, nous souvenir, pour orienter les compas de nos vies. Dans cet horizon, ce que je veux honorer aujourd'hui c'est ton courage, dans toutes ses formes, qui tu as si amplement démontré. Quand j'avais dix ans, et que je commençais à comprendre ce qui s'était passé pendant la Seconde Guerre mondiale en France, j'ai demandé à ma mère « Comment avons-nous pu être si lâche ? » Sa réponse fut éloquente « La lâcheté ne tombe pas du ciel le jour critique. Quand on est lâche, c'est tous les jours qu'on est lâche. Et c'est la même chose avec le courage, regarde ton père. » Alors j'ai regardé. J'ai vu un homme qui se baignait à Veulettes à drapeau rouge. Inconscience ou courage ? Ni l'un ni l'autre. Je pense, papa, que c'était ton entraînement, ta ressource de force pour les épreuves. Un entraînement pour faire face même en étant seul. A 32 ans, marié, figure de proue parmi les opposants à la guerre en Algérie, tu es appelé à servir, en Algérie. Le danger viendrait principalement de ton propre camp. C'était avant tout un chantage « Taisez vous, ou la mort ». PMF, lui-même, un courageux s'il en est un, te conseille de te dérober. Tu y vas. On te prévient qu'un des hommes dans ton escouade a comme mission de provoquer un accident. Au cours d'un combat, tu proposes d'aller avec deux hommes prendre de flanc, cet homme te dit « mais c'est de la folie, vous allez vous faire flinguer ! », tu réponds « et bien, comme ça, ça vous évitera de le faire. » Et tu y vas. Et tu reviendras, pour dénoncer la folie de cette guerre, balayant les saisies et les chantages de l'Armée et ses tribunaux. Quand tu avais mon âge, 37 ans, tu avais une femme, un enfant, un journal, un engagement contre l'Algérie française, et des graves menaces. L'OAS, les ultras de l'Algérie française, menaçait de mort, par explosion. Des bombes sont posées, à l'Express, chez Françoise Giroud, et chez nous. Un attentat sur de Gaulle qui le rate de peu. Une menace crédible et durable. Imaginons les hésitations qui passent dans l'âme d'un jeune père dans de telles circonstances. Imaginons l'impact de l'exemple balayant ces hésitations. Tu y vas. Toi l'anticommuniste, qui va demander aux colonels grecs de relâcher Mikis Theodorakis. Tu y vas. Ne voyant aucune prise dans l'opinion contre les essais nucléaires. On te propose de te mettre dans un petit bateau dans la zone de tir militaire pour marquer l'indignation. Tu y vas A chaque fois, tu y vas. Il est peut être facile, en tout cas a posteriori, d'être courageux, mais ton courage n'était pas du sport, il avait un sens. Il voulait montrer l'exemple, c'était avant tout un courage qui souhaitait communiquer, pour répandre et défendre ta vérité. Les autres combats, tu y as mis le même élan, tu voulais que ça s'entende, qu'on s'inquiète, qu'on change. Ton regard était porté sur la génération d'après, c'est comme ça que tu choisissais tes batailles. Celui que j'ai vécu de près, c'était ta passion pour les nouvelles technologies et la modernité. Mon pauvre papa, alors que tout ce que tu décrivais sur le sujet est aujourd'hui devenu évidence ; à l'époque, même moi, je ne saisissais pas l'ampleur des changements qui allaient s'imposer. Moi, comme beaucoup d'autres, je t'ai suivi car être dans ta lumière était comme être enveloppé dans la chaleur du soleil. Aujourd'hui, 11 Novembre. Jour qui honore les combattants dont les sacrifices nous permettent d'être libres aujourd'hui. Les braves disparus seront nombreux à t'accueillir, comme un des leurs. Ton père en premier. A ton retour d'Algérie, tu as ramené une petite chaussure de fillette. A la suite d'une explosion sur un marché public, tu avais ramassé ce sanglant témoignage pour te rappeler toujours de la folie de ce qui endurait, et de ceux qui en payaient le lourd tribu. Posée dans ton bureau ici même à Veulettes, tu en parlais peu, mais tu la protégeais, comme l'avenir, fragile et plein de promesses, auquel tu as toujours cru, et que tu as si bien défendu. Je prie pour que cette petite fillette sacrifiée t'accueille, et bénisse l'arrivée d'un brave.
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