Christian Taillandier/L'Express
|
« Il faut penser et agir avec toute la complexité de l'amour réel,
se garder de la rigueur de l'esprit. Il faut croire à de multiples et changeantes vérités, combattre au jour le jour, et aimer en son coeur autre chose que soi-même. Il faut créer. »
Jean-Jacques Servan-Schreiber
Hommage d'Emile Servan-Schreiber Eglise Sainte Clotilde, 9 novembre 2006
Mon père était, on le sait, atteint d'une maladie dégénérative du cerveau. Celle-ci l'a forcé à se retirer du débat public il y a un peu plus de douze ans, après la parution de son dernier livre de mémoires. On a parlé d'Alzheimer, mais ce nom évoque des images qui ne correspondent pas à la réalité que nous avons vécu avec lui: en particulier, l'absence, la perte de l'identité et de la connexion aux autres. Non, mon père n'a jamais oublié qui il était, il n'a jamais oublié sa famille, ni ses amis. Il a toujours gardé sa curiosité essentielle sur le monde et ceux qui l'entourent. La maladie, qui s'est développé progressivement, affectait principalement sa mémoire à court terme, l'empêchant d'intégrer de nouvelles données, de suivre un raisonnement complexe, bref, de créer du neuf... Petit à petit, des années entières de souvenirs, en commençant par les plus récentes, allaient s'effacer, laissant la place aux souvenirs plus anciens qui, du coup, regagnaient en couleurs. Cela n'avait pas que des désavantages. Par exemple, il ne s'est jamais vraiment rendu compte que Jacques Chirac était Président de la République. La maladie ne pouvait pas non plus contrarier son besoin irrépressible de lire. Il aimait particulièrement se plonger dans les livres de souvenirs de ses compagnons d'armes. Il est mort avec, à son chevet, votre dernier livre, M. le Président. Il dévorait aussi quotidiennement les journaux et magazines d'actualité. Il n'a jamais cessé de lire L'Express. Le numéro de la semaine dernière, sur Ségolène Royal, était avec lui à l'hôpital, peu avant la fin. Faible, mais interpellé comme il l'a toujours été par les jolies femmes de tête, il demandait à Sabine : « Mais qui est-ce, Ségolène ? » Comme elle lui expliquait encore une fois, son intérêt grandit et il voulu lui envoyer un fax. « Pour lui dire quoi, mon amour ? », répondit ma mère. « Pour lui dire que c'est la pagaille. » Il aimait aussi voir et revoir, et revoir encore et encore, avec toujours le même plaisir, ses quelques films fétiches : principalement « Patton » et « Coulez le Bismarck ! ». Des films où le héros, historique, retourne une situation désespérée par la seule force de son intelligence supérieure, de sa méthode, de sa volonté, en montrant l'exemple pour emporter l'adhésion et tirer le meilleur de chacun. Oui, il aimait la difficulté et il savait lui aussi tirer le meilleur des autres. C'est une question de méthode : John Kennedy, en annonçant en 1962 sa décision d'envoyer l'Amérique à l'assaut de la Lune disait qu'il faut choisir de faire les choses non pas parce qu'elles sont faciles, mais parce qu'elles sont difficiles. Parce que plus le but est difficile à atteindre, plus il sert à organiser et à révéler nos énergies, nos compétences, à tirer le meilleur de nous-mêmes. On a beaucoup entendu ces derniers jours, parmi les hommages qui lui sont rendus dans les médias, le raccourci qui consiste à dire qu'il est passé à coté de son destin de grand patron de presse en se fourvoyant dans une carrière politique décevante. Il n'était pas de cet avis, et nous ne le sommes pas non plus. A moins que l'on réduise la politique à la conquête puis à la conservation du pouvoir. Le journalisme n'a jamais été pour lui une fin en soi. Peu lui importait d'être un patron de presse. C'était une arme politique dans la mesure où la politique, dans sa conception la plus noble, consiste à ouvrir les esprits aux mondes nouveaux, à leur permettre de défricher les possibles et à donner aux hommes l'envie de progresser. Avec L'Express, avec son combat politique, il a su transmettre son rêve d'une France plus moderne. On mesure, à votre présence, aux nombreux témoignages que nous avons reçu ces derniers jours, à l'émotion que sa disparition a créée au-delà de nos frontières, l'étendue de son succès politique. Oui, il y a une « génération JJSS ». Le relais est passé. Mon père, qui admirait tout particulièrement les grands héros militaires de sa jeunesse, aimait citer cette phrase du général Macarthur : « Les vieux soldats ne meurent jamais, ils s'effacent doucement.» On a cru, pendant ces longues années de maladie, qu'il avait lui aussi choisi de s'effacer progressivement afin de nous éviter la douleur d'une disparition trop soudaine. Mais aujourd'hui que le vieux soldat est mort... sa trace est indélébile. Elle est en nous, elle est en vous.
|
|||||||||