Christian Taillandier/L'Express
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« Il faut penser et agir avec toute la complexité de l'amour réel,
se garder de la rigueur de l'esprit. Il faut croire à de multiples et changeantes vérités, combattre au jour le jour, et aimer en son coeur autre chose que soi-même. Il faut créer. »
Jean-Jacques Servan-Schreiber
Hommage de Jean-Louis Servan-Schreiber Eglise Sainte Clotilde, 9 novembre 2006
Monsieur le Président, Mon frère Jean-Jacques était un homme pressé, impatient, exigeant, passionné. Si, comme le note Malraux « la mort transforme la vie en destin », tous ceux qui lui ont rendu hommage depuis lundi ne s'y sont pas trompés. Je ne sais pas si Jean-Jacques a vécu heureux, mais il s'est fait un destin. Plus de dix ans après que sa maladie l'ait condamné au silence public, sa trace est toujours présente. A travers tous les articles ou sujets audio visuels qui lui ont été consacrés, ses déconvenues sont comme estompées. Seul demeure le souvenir d'un tempérament à la fois de visionnaire et d'homme action. C'est de là qu'il tirait ses convictions, qu'il servait avec une audace quelquefois confondante. Il n'aimait pas faire comme les autres, il voulait faire sa route, imposer ses choix. Agitateur certes, mais méthodique jusqu'à l'obstination. Je me souviens, lorsque je travaillais avec lui à l'Express ou pendant ses campagnes électorales, du nombre de fois où devant un problème à résoudre, il me disait sans sourire : « c'est la guerre ! ». Comme si, pour être au mieux de lui-même, il fallait qu'il se persuade que chaque jour était porteur d'une urgence décisive. Ainsi a t-il connu des réussites éclatantes comme l'Express, le Défi Américain, son entrée sur la scène politique avec l'élection de Nancy. Mais le même tempérament et presque les mêmes méthodes pouvaient l'entraîner à des erreurs cuisantes. Triomphes ou désastres, il n'était jamais médiocre. Ceux qui ont eu la chance comme moi de travailler quelques années à ses côtés étaient le plus souvent galvanisés par son exemple, mais bien des fois perplexes. Deux apprentissages contrastés, mais si utiles pour mener ensuite une vie d'action. Il savait convaincre et séduire, mais des relations trop intenses pouvaient se terminer en ruptures ou en fâcheries. J'aimerais continuer à évoquer les paradoxes de ce météore si doué, mais d'autres vont poursuivre après moi l'évocation de ce personnage fascinant et dérangeant. Ce sont quelques-uns de ses amis sur un demi-siècle comme Michèle Cotta, qui s'est formée à l'Express, comme Sam Pisar, qui lui a apporté un soutien fraternel tout au long de sa vie, comme Robert Badinter qui a partagé tant de ses combats et de ses convictions, et comme Valéry Giscard d'Estaing, son camarade de Polytechnique, qui dès son élection en 1974 lui avait donné sa chance. Enfin deux de ses quatres fils, Emile, puis David parleront de leur père. Jean-Jacques, lorsque je t'ai vu déjà froid mardi dans ta Normandie, j'ai pensé à ton propos à la phrase inoubliable de Marguerite Yourcenar : « je ne crois pas comme ils croient, je ne vis pas comme ils vivent, je n'aime pas comme ils aiment, je mourrai comme ils meurent ».
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