Christian Taillandier/L'Express
 

« Il faut penser et agir avec toute la complexité de l'amour réel,
se garder de la rigueur de l'esprit.
Il faut croire à de multiples et changeantes vérités,
combattre au jour le jour,
et aimer en son coeur autre chose que soi-même.
Il faut créer. »

Jean-Jacques Servan-Schreiber
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Hommage de Pascaline Servan-Schreiber

Eglise de Veulettes-sur-Mer, 11 novembre 2006

Les frères m'ont demandé de parler au nom des cousins...

Qu'est ce que c'est un cousin ? Nous ne sommes pas des cousins au sens ordinaire du terme. Plutôt une fratrie, une confrérie, une cousinerie peut-être. Nous qui nous sommes tant vus en grandissant, et qui sommes bien plus proches les uns des autres que bien des frères et sœurs ne l'ont jamais été. Lequel d'entre nous peut entrer dans cette église sans songer qu'il aurait fallu, en venant, s'arrêter à la boulangerie de M. Legrand afin d'acheter les bonbecs à déguster pendant la messe, assis près de l'harmonium de Madame Cauchy, loin du regard noir de Mamie qui était assise là... C'est cela être un cousin.

En dehors de Mamie, notre grand-mère, qui, plus que toi, Jean-Jacques, a contribué à nous rapprocher, à ancrer en nous cette appartenance familiale? C'est toi qui, le matin à l'aube, en tout cas ça nous semblait être l'aube, venait nous chercher à la Ferme et aux Viclis, dans la voiture décapotable que tu avais louée cet été-là, et nous emmenait pour une longue virée automobile à travers la campagne. Nous prenions le chemin des Viclis à fond la caisse, hurlant de bonheur lorsque nous heurtions une ornière et que nous manquions d'être éjectés de la voiture où nous étions empilés, toujours par douzaine. Nous allions sur le terrain d'aviation de Jeanville, nous admirions la patrouille de France, nous descendions le chemin des écureuils en trombe, nous allions au casino de Veulettes pour voir Réjane. Tout cela avec toi, oncle Jean-Jacques, le plus gamin d'entre nous.

Il faut bien avouer que tu ne te comportais pas comme une grande personne ordinaire. Je me souviendrai toujours de ce pauvre M. Panel, le maçon, au volant de son véhicule vétuste, qui eut la peur de sa vie lorsqu'une triomphe blanche décapotée, conduite par un Jean-Jacques hilare et zigzagant, lui coupa la route à pleine vitesse devant le camping. Il en fallut de peu pour qu'il ne s'emplafonne place Emile Servan-Schreiber. Ou quand tu fus élu député, et que l'état t'attribua d'office un permis de port d'arme. Tu reçus une lettre te demandant d'indiquer l'arme de ton choix, et tu répondis : un canon de 75. Quelle irrévérence ! Et quelle leçon aussi. Pour nous, ça paraissait normal. Nous nous régalions de ce sentiment d'aventure, d'invincibilité que tu dégageais. Etais-tu réellement un adulte ?

Bien entendu, on ne peut parler de Jean-Jacques à Veulettes sans évoquer le bain de mer quotidien, celui où nous étions tous conviés, ou devrais-je dire sommés de participer, quel que soit le temps, la température de l'eau, et, j'allais presque oublier, la couleur du drapeau. Ah ! le drapeau. Je suis sure que deux mots évoquent chez beaucoup d'entre vous ici présents, une douce terreur, terreur mêlée d'excitation peut-être. Deux petits mots : drapeau rouge ! Tout le monde sait qu'il est interdit de se baigner à drapeau rouge. Tout le monde, sauf Jean-Jacques. Et même M. Lortioit, ce bon CRS et maître nageur, ne pouvait s'interposer. Et après on se demande pourquoi nous avons tous du mal à respecter l'autorité !

Bien sûr, c'est toi qui nageais le mieux et le plus loin, tu partais devant, sans te retourner, certain que nous allions te suivre... Et nous te suivions. Pas toujours loin, pas toujours longtemps, et quand nous te tournions le dos, pour rentrer a la plage, transis, c'était toujours avec un vague sentiment de culpabilité, celle de t'avoir laissé tomber, de ne pas avoir su aller jusqu'au bout. Et l'on se jurait que la prochaine fois, non seulement on nous y reprendrait, mais on arriverait à faire mieux, à être courageux et fort, comme toi. Hélas, la souffrance ne s'arrêtait pas de retour sur les galets. Le pire restait à venir, dans la cabine sur la digue. Tu sortais le gant de crin et l'eau de toilette Bien-être, et tu nous arrachais la peau en frottant de toutes tes forces pour nous réchauffer. J'en garde encore quelques cicatrices sur le dos. Mais, finalement, après tous ces supplices, le meilleur arrivait. Le chocolat chaud chez Neunoeuil, euh, pardon, chez Menardi, le bonheur de se brûler les intérieurs après s'être gelés les extérieurs. C'était ça les bains de mer avec toi.

Jean-Jacques, au nom des cousins, je te remercie. Merci de nous avoir traités comme tes propres enfants. Merci de ta générosité et de ton enthousiasme qui nous ont galvanisés. Merci de nous avoir donné cette confiance en nous, celle que tu savais si bien répandre autour de toi. À tes cotés, nous étions sûrs que le monde nous appartenait, que tout nous était possible, tout en sachant que nous avions des responsabilités. Mamie disait : noblesse oblige. Nous savions bien que tout cela n'était pas gratuit, que nous avions des devoirs envers les autres et envers la société. Tu nous a donné l'exemple, celui du devoir et celui du jeu. Avec un peu de chance, nous avons appris quelque chose en te regardant : de ne pas prendre les choses trop au sérieux. Etre un cousin, c'est avoir vécu tout cela.