Christian Taillandier/L'Express
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« Il faut penser et agir avec toute la complexité de l'amour réel,
se garder de la rigueur de l'esprit. Il faut croire à de multiples et changeantes vérités, combattre au jour le jour, et aimer en son coeur autre chose que soi-même. Il faut créer. »
Jean-Jacques Servan-Schreiber
Hommage de Samuel Pisar Eglise Sainte Clotilde, 9 novembre 2006
La nouvelle m'est venue d'Amérique : JJSS n'est plus. Ma fille Leah - sa filleule - m'a appelé de Washington au milieu de la nuit. Elle a été prévenue par David, Emile, Franklin et Edouard, qui étaient au chevet de leur père en Normandie. Ainsi a disparu de ma vie un immense, un irremplaçable ami - un frère. Sa mère, Denise, me disait souvent avec humour: « J'ai trois fils, Jean-Jacques, Jean-Louis et Jean-Sam. » Un soir encore si proche, quand l'admirable Sabine, son ange gardien jusqu'au dernier jour, nous a amené Jean-Jacques à la maison, il m'a regardé droit dans les yeux et m'a demandé : « Toi, qui es-tu ? » « Je suis Sam. » « Et elle, qui est-elle ? » « C'est Judith. » Soudain il s'agite et nous lance, des abîmes de sa longue maladie cérébrale, un message lucide, inespéré, déchirant - mi-question, mi-affirmation : « Les Pisar ? » Le Jean-Jacques dont je voudrais dire quelques mots n'est pas l'homme de presse, l'homme politique, l'homme public. Celui-là, vous le connaissez tous. Je veux parler de l'homme privé, de l'homme de coeur, de l'être tendre, généreux et sage qui m'a aidé à élever et à éduquer mes enfants, tout comme moi je l'ai aidé pour les siens, dans les grandes écoles et universités des deux côtés de l'Atlantique. Et pas seulement les siens et les miens : des dizaines et des dizaines de jeunes Français et Françaises ont été formés à l'Université Carnegie Mellon - ce temple de l'informatique, de la robotique et de l'intelligence artificielle, dont il a présidé le comité international après sa retraite de la vie politique - ainsi qu'à Harvard, Stanford et au coeur même de la Silicon Valley. Toute une génération franco-américaine a été marquée par ses idées et sa verve. Jean-Jacques aimait l'Amérique, comme moi j'aime la France. Je voudrais témoigner aussi de la figure de dimension internationale, à travers laquelle la France rayonnait sur tous les continents. Le visionnaire du défi anticolonial, du défi américain, du défi nucléaire, du défi mondial - et de tous les défis - se moquait de la politique conventionnelle, de la droite et de la gauche. Patriote authentique, il voulait non seulement réformer son pays, qui reste si farouchement opposé aux réformes. Il voulait surtout équiper sa jeunesse, ainsi que celle de l'Europe entière, pour la désindustrialisation, la concurrence sauvage, qu'une économie globale allait inévitablement leur imposer. Aujourd'hui, la France et le monde, qui l'avaient trop longuement oublié, se souvient de Jean-Jacques Servan-Schreiber. De toutes les grandes capitales de la planète, les éloges affluent. Des Etats-Unis en particulier. Une avalanche d'articles et de portraits dans le New York Times, le Washington Post ou le Wall Street Journal exprime l'universelle et profonde émotion d'une grande perte. C'est un phénomène qui incite à la réflexion. Il a fait irruption dans ma vie il y a 40 ans, avec un appel téléphonique peu ordinaire. « Maître, plusieurs prisonniers politiques vont être condamnés à mort par la junte des colonels grecs, au coeur de notre Europe, dans le berceau même de la démocratie. Il nous faut agir. Accepterez-vous de m'accompagner à Athènes avec le Général de Bénouville, le professeur Le Prince-Ringue et le professeur Milliez ? Notre avion part du Bourget dans une heure. » Voilà comment celui que De Gaulle appelait notre « zorro » - séducteur, mobilisateur, chef d'un extraordinaire commando de réaction rapide réuni pour l'occasion, m'a embarqué pour une aventure humanitaire, diplomatique et couronnée de succès. C'est comme cela qu'il m'a embarqué pour toujours, et de mille et une façons. Après sa grande victoire politique en Lorraine, je l'ai embarqué à mon tour. Le Congrès des Etats-Unis, où j'avais été conseiller pendant l'administration Kennedy, l'a invité à Washington pour témoigner devant la Commission des Affaires Etrangères du Sénat présidée par William Fulbright, et puis devant la Commission sur la Technologie de la Chambre des Représentants, présidée par le jeune Al Gore. Ses prestations étaient époustouflantes. La thèse qu'il a accréditée était que le vrai Défi américain n'était pas sa force de frappe militaire, mais sa force de frappe universitaire. Toute la classe politique américaine l'a reçu comme un nouveau Tocqueville. Convié à la télévision nationale, dans l'émission « Face à la nation » le célèbre intervieweur Lawrence Spivak a conclu l'intervention avec ces mots : « Quel dommage que vous ne soyez pas Américain. Vous seriez chez nous un excellent candidat à la présidence. » J'ai eu le privilège de l'observer en action avec les grands de ce monde. Souvent avec vous, Monsieur le Président Giscard d'Estaing. Vous avez dit qu'il était « le plus intelligent de votre génération. » Venant de vous, c'est un compliment considérable et combien élégant. Je l'ai observé également avec le Président Mitterrand. Il a fait venir à Paris les sommités mondiales de la science informatique - Steven Jobs d'Apple, Nick Negroponte du Massachusetts Institute of Technology, et Raj Reddy de l'Université Carnegie Mellon - pour faire comprendre à l'Elysée en quoi il était vital pour la France d'installer un ordinateur dans chaque classe d'école. C'était en 1982... Je l'ai observé avec Jean Monnet, Willy Brandt, le Sheikh Yamani, Shimon Peres, Indira Gandhi et d'autres encore, sans parler des grands chefs d'entreprises multinationales. S'il n'était pas toujours prophète dans son propre pays, ailleurs il était respecté, admiré et écouté. JJSS était unique. Nous ne verrons pas de si tôt un autre comme lui. Pour moi, il était un compagnon dans la quête des signes de l'avenir, et du devenir humain. Mon adieu, Jean-Jacques, je ne peux l'exprimer qu'avec les mots de Shakespeare, dans cette langue que tu as tant aimée : « Farewell sweet prince, may flights of angels guide thee to thy grave.* »
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