Christian Taillandier/L'Express
 

« Il faut penser et agir avec toute la complexité de l'amour réel,
se garder de la rigueur de l'esprit.
Il faut croire à de multiples et changeantes vérités,
combattre au jour le jour,
et aimer en son coeur autre chose que soi-même.
Il faut créer. »

Jean-Jacques Servan-Schreiber
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Hommage de Valéry Giscard d'Estaing

Eglise Sainte Clotilde, 9 novembre 2006

Ma chère Sabine, Messieurs les Ministres, vous ses fils, son frère, ses sœurs, ses proches, vous ses amis, qui songerait à prononcer l'éloge funèbre de Jean-Jacques Servan-Schreiber.

Ses qualités étaient si évidentes et si reconnues qu'elles n'ont pas besoin d'éloge, et il vivait si intensément que le mot « funèbre » ne lui est pas applicable. La démarche que je fais aujourd'hui comme vous tous, c'est la démarche d'un ami qui vient lui rendre visite. Cette visite d'ailleurs que j'aurais aimé lui rendre pour lui apporter mon livre où je parle de lui.

Jean-Jacques Servan-Schreiber était un ami, un ami de jeunesse, c'est à dire du temps des enthousiasmes, de la sincérité, des projets, des passions et des déceptions. Nous nous sommes connus dans le Paris effervescent de l'Après-Guerre où il arrivait des Etats-Unis où il avait reçu sa formation de pilote de combat, et moi de l'unité blindée que je servais dans la première armée française. Nous nous sommes rencontrés à partir de notre formation commune et j'ai tout de suite aperçu qu'il était le plus brillant d'entre nous. Il m'a associé à ses premiers travaux qui étaient d'entrer dans la carrière de l'écriture et du journalisme, et puis peu à peu j'ai vu se dessiner ce qui allait être son œuvre.

Jean-Jacques était un créateur en ce sens qu'il a accompli des choses qui n'existaient pas avant lui. Il faut le rappeler, la création de son hebdomadaire, de son journal L'Express qui est une invention, ce n'était pas simplement prendre sa place parmi les autres, c'était créer quelque chose d'entièrement neuf dans le ton, dans l'écriture, dans la présentation audacieuse de ces grandes photos en première page. Jean-Jacques était un créateur.

C'était aussi un réformateur. On a rappelé récemment qu'il avait beaucoup contribué à faire rentrer le mot de la Réforme dans notre vocabulaire politique. Il est même allé jusqu'à avoir l'audace, en 1972, de créer avec Jean Lecanuet le Parti Réformateur. Mais ça n'était pas un réformateur par manie du changement, c'était un réformateur parce qu'il vivait dans une France moderne, et l'un des traits très singuliers de sa démarche c'est qu'il était dans l'action là où il pensait que la réalité devait être. Il vivait dans la France moderne qui n'existait pas. Et moi j'ai cherché à la même époque, son ami, son camarade, à moderniser la France, il était donc normal que nos trajectoires se retrouvent. J'ai été très heureux de le voir associé -- trop peu de temps -- à une action qu'il aurait pu conduire avec éclat et sans doute pour le bien de la France, la responsabilité de ses réformes.

Jean-Jacques avait un trait particulier, il aimait l'avenir. C'est une chose qui est très rare parmi nous et en particulier ici dans notre pays où chacun ne voit qu'un très grand espace devant lui, ne voit pas l'avenir, et quand il le voit, il en a peur. Jean-Jacques au contraire découvrait l'avenir, et quand il l'apercevait, il l'aimait. C'est la raison pour laquelle on l'a vu entreprendre des actions très remarquables qui ont été évoquées. Il a vu venir avant presque tout le monde la société de l'Informatique et de la Communication. Il a vu venir non pas comme tout le monde, mais avec quelque uns, la nécessité d'unir l'Europe et de créer sur notre grand territoire une Organisation qui représente nos valeurs dans le monde qui allait venir. Il aimait l'avenir.

Ses qualités avaient sans doute leurs ombres comme pour chacune de nos qualités, et il mettait une telle passion, une telle exclusivité, dans toutes les tâches qu'il entreprenait, que peut-être que certains de ses proches auraient souhaité qu'il se sente plus présent, plus quotidiennement auprès d'eux, mais il était emporté par une sorte de tourment d'accomplir qui faisait qu'il était entièrement présent dans ce qu'il était en train d'entreprendre.

Mais aujourd'hui, au moment où comme ce héros de la littérature allemande, il n'a plus l'ombre, il ne reste plus que le souvenir de ses qualités pour vous tous, et pour moi.

J'avais dit d'une manière un peu facile, il faut le reconnaître, « il a une case de plus », mais je pensais aussi qu'il était un pas devant nous. Je l'ai toujours vu précéder notre démarche, quelle qu'elle soit, partout où elle pouvait nous conduire. Et maintenant, au moment où il s'éloigne, il est toujours devant nous et je souhaite que ce chemin le conduise jusqu'à l'éternité